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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 20:43

Petite visite aux archives départementales :

 

La première fois, que je me suis rendu aux archives départementales des Yvelines, elles étaient encore situées à Versailles. J’étais très excité, je savais que Mme Chaperon avait fait par deux fois des dons. La première en 1971, où elle donna la partie de l’histoire du château la plus ancienne, la seconde, par testament en 1977, où elle donna l’intégralité de ses propres archives.

 

Je me suis donc inscrit sur les conseils d’Henri Lecourt, car, c’est bien sûr la condition sine qua non. Comme il avait déjà fait des recherches sur place, il avait noté les côtes et me les avait données. J’ignorais complètement le fonctionnement de la consultation sur place, je ne savais pas qu’il y avait des horaires de délivrance et d’attente après avoir commandé une liasse.

 

Me voilà dans la salle de lecture, me demandant ce que j’allais bien pouvoir avoir comme documents à consulter.

 

C’est alors que j’entends le grincement d’une charrette chargée de papiers et livres en tout genre, je me dis, que ce que j’avais commandé devait être dans ce chargement hétéroclite.

 

En effet, je fus appelé à venir chercher mes liasses. Après m’être assis devant la table de consultation et avoir constaté que le papier était vraiment très froid, je vois que ces papiers portaient le nom Chaperon écrit à la plume, à l’encre noire. Pas de doutes c’était bel et bien ça.

 

Pris d’émotion, je détache le lien de la liasse et ouvre le paquet, et là, sous mes doigts se trouve une feuille jaunie par le temps, pliée en 8. Je reste perplexe. Je déplie la feuille et je vois devant moi se dessiner la façade du château tel qu’il est aujourd’hui. Je regarde en bas dans le cartouche et je vois 1905. C’était un plan, exécuté pour les grands travaux de Mr et Mme Chaperon. Les détails étaient vraiment saisissants. J’attrape donc mon appareil photo et je prends une ou deux photos des chiens assis du dernier étage, puis je replie le plan me disant que j’aurais tout le temps de revenir dessus plus tard. Je regarde la suite et je vois des dizaines de petits cahiers relatant les heures de travail, le nom des employés, la nature des travaux et parfois même le dessin de ce qu’il fallait faire ou remplacer. Les dates varient entre 1905 et 1909, quatre années de travaux couchées sur papier, dans le moindre détail.

 

Pour quelques-unes des premières pages, je prends soin de noter les choses qui me semblaient importantes, comme le nom de certaines pièces du château, tel :

 

- le vestibule (l’entrée principale)

 

- le grand salon (la salle à manger)

 

- le petit salon (le grand salon de réception)

 

Je remarque aussi la nature des travaux réalisés dans ces endroits comme :

 

- retrait de la cheminée de marbre du petit salon, récupération du marbre noir pour le placer dans le vestibule

 

- dépose du plafond du grand salon, création de poutrelles IPN de soutien…

 

Le temps passe tellement vite quand nous sommes absorbés dans quelque chose qui nous tient à cœur, il me fallait rentrer chez mes parents.

 

Ces notes, je les ai longtemps mises de côté sans même les relire, mais je me disais que je serais bien retourné de nombreuses fois aux archives. Le temps passe tellement vite quand nous sommes absorbés dans quelque chose qui nous tient à cœur, il me fallait rentrer chez mes parents.

 

J’y suis en effet retourné en compagnie de Nadège. C’était le soir du réveillon de Noël, nous étions chargés comme des mules, entre les appareils photo, les feuillets, etc. Nous avions quelques heures pour consulter deux trois feuillets, car c’était un samedi soir après le travail de Nadège. A cette époque, elle n’était pas employée de mairie, mais secrétaire dans les produits cosmétiques Mathis, proche de Versailles, je passais donc la récupérer à la gare pour partir tous les deux vers les archives.

 

Nous avons passé un excellent moment, nous en avons pris plein les yeux. Le moment de rentrer était venu pour nous, car c’était le réveillon et nous étions attendus chez moi, avec sa maman, Arlette Le Brun, pour fêter Noël, car ma mère les avait invitées toutes les deux.

 

Dans un moment d’égarement, en sortant des archives Nadège et moi nous sommes perdus, nous ne nous sommes pas du tout dirigés dans la bonne direction. Plus nous marchions et moins le trajet du retour ne nous semblait familier, jusqu’au moment où nous tombons sur une gare : Porchefontaine. Nadège et moi nous sommes regardés perplexes et nous en avons conclu que nous étions perdus. Entre temps, ma mère m’appelle plusieurs fois, ma famille et la mère de Nadège étaient arrivées, mais nous toujours pas. Après de nombreuses hésitations, tours et demi-tours nous avons fini par prendre le train avec de nombreux changements, car la ligne Versailles Issou n’existe pas. Il y a forcément des changements à faire, soit à Paris-Montparnasse vers Paris-Saint-Lazare (rien que le changement fait bien 30 minutes sans compter le trajet de Versailles à Montparnasse) puis Paris-Saint-Lazare/Issou (1 heure) ou bien Porchefontaine/Versailles Rive Gauche/Saint-Lazare et enfin Saint-Lazare/Issou (bien 1 heure et demie) ou enfin Porchefontaine/Mantes-la-Jolie et Mantes-la-Jolie/Issou (avec les attentes entre les correspondances bien 2 heures).

 

Je vous laisse imaginer la colère de ma mère et bien sûr la position délicate d’Arlette, qui arrive seule et reste seule dans une famille qu’elle ne connaît pas.

 

Le fait est que nous avons quand même réussi à rentrer chez moi, bien tard, après que tout le monde ait fini de manger.

 

Malgré tout ce qui a pu se passer, nous avions, Nadège et moi, passé une merveilleuse soirée et nous avons beaucoup rigolé.

 

A de nombreuses reprises, je me suis dit qu’il faudrait que je retourne aux archives, même Jean Baptiste me l’a souvent demandé. Le temps passant, j’ai commencé à travailler, j’avais plus beaucoup de temps à consacrer aux archives, je n’y suis donc jamais retourné et pour finir les archives départementales ont déménagé.

 

Le jour où je me suis rendu seul aux archives, en sortant, je suis passé dans une rue où de nombreux antiquaires sont installés. Je me suis rendu chez l’un d’eux, où il y avait écrit sur la vitrine bail à céder, juste en dessous une autre affiche avec papiers anciens, cartes postales et photos en tout genre. A cette époque, j’étais un collectionneur de cartes postales du château d’Issou, aujourd’hui je n’ai plus l’occasion de me rendre aux foires de papiers anciens. Je rentre dans la boutique minuscule, mais toute en longueur et je vois un vieux monsieur occupé à remplir un grand cahier. J’étais habitué à demander aux vendeurs s’ils avaient une carte postale de la ville d’Issou dans les Yvelines, et une fois sur deux, le vendeur me demandait Wissous, alors je répondais non, Issou avec un I. alors que je m’approche pour faire cette demande qui pour moi était devenue automatique, le monsieur se penche vers moi et me demande ce qui me ferait plaisir. Je commence mon speech, et là, même pas besoin de préciser avec un I, il me tend deux ou trois cartes qu’il venait de sortir d’un petit tiroir derrière lui. Je reconnais de suite les vues qu’il me présente pour les avoir déjà chez moi. Au moment où j’allais lui rendre, une carte attire un peu plus mon attention, une écriture au dos de la carte me dit quelque chose, une écriture assez dure, à l’encre violette, les lettres comme hachées. Je la retourne et me rends compte que c’est l’écriture de la châtelaine. Mon cœur fait un grand bond dans ma poitrine, j’essaye d’être le plus calme possible, car je me dis, si ce monsieur, qui a pourtant l’air vénérable, voit que je m’emballe, le prix qui n’était pas indiqué sur la carte, allait sans nul doute grimper. Le souci c’est qu’à mon avis le vendeur a dû le remarquer, car je vois son œil me fixer étrangement.

 

Je lui tends donc le lot de cartes sans celle qui me plaisait tant, je lui dis avec un air le plus calme possible que je prends celle-là, il sourit et me dit : « Ah, je me demandais bien quand la carte de Marie allait partir, j’avais peur de devoir la jeter. »

 

Je n’en revenais pas de ce que j'entendais, bien évidemment je ne puis me retenir :

 

« Vous m’avez parlé de Marie ? ».

 

« Oh ! Oui, figurez-vous que comme vous devez sans doute le savoir vous-même, jeune homme, le château appartenait à la famille Chaperon, dont Marie la propriétaire a écrit cette carte » me répond-il.

 

J’étais bluffé, forcément maintenant je me retrouve bien bête : « Oui, je suis au courant, je suis justement de retour des archives, car Marie leur a légué ses papiers »

 

« Mais je suis sûr qu’ils n’ont pas tout » me dit-il d’un air taquin qui lui retira directement 20 ans tellement ses yeux pétillaient.

 

« Bien je ne sais pas, mais ils ont quand même visiblement une très bonne collection » m’empressai-je de dire.

 

« Je vais te montrer quelque chose, suis moi » finit-il par me répondre.

 

Il me conduisit dans l’arrière-boutique, où des cartons s’entassaient, débordant d’objets divers et variés. Sur le côté droit, après deux marches, un grand meuble à portes coulissantes prenait la moitié du mur. L’endroit était éclairé par un grand lustre en plein centre du plafond. Il ouvre une porte de cette espèce d’armoire et en sort une petite mallette en cuir, il appuie sur le petit verrou qui s’ouvre, et prend ce qu’elle contient en mains.

 

Je le vois trier ce qu’il allait me montrer et il me tend un bout de carton, tout jaune et dentelé, je regarde et vois écrit dessus : « Les deux Paul au travail ».

 

Instinctivement, je retourne le carton et me rends compte qu’il s’agit d’une photo, montrant deux hommes, dont un à genoux face à une cheminée, visiblement rigolant aux éclats. L’un des deux hommes était celui qui me faisait face, mais bien plus vieux. Mes mains tremblaient en regardant cette photo, car la pièce m’était complètement familière, sauf qu’aujourd’hui elle ne ressemblait plus du tout à la photo ; la cheminée elle-même n’existait même plus.

 

L’homme visiblement content de l’effet produit me dit : « Eh oui, il y a déjà si longtemps que cette photo a été prise, je m’en souviens comme si c’était hier. Nous venions d’arriver ma pauvre femme et moi à Issou lorsqu'il s’est mis à neiger très fort. C’était l’une des premières fois que les Chaperon passaient l’hiver au château, d’habitude ils ne l’occupaient que l’été. Paul me dit donc qu’il allait allumer la cheminée, mais qu’il n’avait pas pensé à rentrer du bois et qu’il était resté dehors. Le bois complètement mouillé, n’ayant jamais voulu prendre, le salon que nous occupions s’est enfumé très rapidement, il faisait bleu dedans. Après de nombreux essais infructueux, nous avons vu Marie redescendre couverte de fourrure tellement elle avait froid. C’est à ce moment-là que ma femme a pris cette photo, nous étions lui et moi occupés à allumer cette cheminée quand derrière nous, Marie apparut toute couverte de poil. Paul me dit doucement que l’ours venait d’arriver et quand je me suis retourné je l’ai vu là, et forcément nous nous sommes mis à rire ».

 

En regardant bien la photo, je me suis rendu compte qu’au fond du salon de Mr j’apercevais une masse avec simplement deux bottines en dessous, s’il ne m’avait pas dit que c’était Marie, je ne l’aurais jamais su. Même son visage n’était presque plus visible sous cet amas de fourrure, cela dit en passant, il y en avait bien une dizaine sur elle.

 

« Oh, mais ça ne s’est pas arrêté comme ça » continua-t-il, « Marie, piquée au vif devant le commentaire qu’elle avait parfaitement entendu répondit : Monsieur Paul, puisque c’est ainsi, nous aurons l’occasion d’en reparler plus tard. A son regard, je compris qu’il était habitué à ce genre de pseudo menaces et comme nous le savions tous, c’est Madame qui portait la culotte dans le ménage ».

 

Je lui demandai : « Mais dites-moi, monsieur, quel est le lien entre vous et la famille Chaperon ? ».

 

Il m’expliqua : « C’est une histoire assez complexe. J’étais parti avec mon épouse à Vichy en cure, l’hôtel que nous occupions a malheureusement confondu une commande que nous avions passée avec une commande qu’un couple passa. Un peu irritée, la femme de ce monsieur qui visiblement n’était pas au mieux de sa forme réprimanda l’hôtesse en lui disant que ce n’était pas digne d’un établissement comme celui-là de se tromper de la sorte. Pour se défendre face à Marie, l’hôtesse lui répondit que ce n’était pas de sa faute si deux Chaperon passaient commande en même temps. Marie qui avait toujours réponse à tout, dit, mais Paul Chaperon tout de même. Eh bien justement, lui répondit la pauvre femme au bord des larmes, ce monsieur derrière vous se nomme aussi Paul Chaperon. C’est alors que je vis Marie se retourner dans un mouvement d’incrédulité et me regarder. Malgré le blanc de son maquillage, je devinais qu’elle piquait un fard. Je me présentai donc à elle sans bien sûr oublier ma femme qui était à côté de moi. Là où les choses étaient le plus étranges, c’est que ma femme se prénommait aussi Marie. Donc nous voilà, deux Paul et Marie Chaperon, occupant le même établissement de soins, au même étage, le pire, c’est qu’ils étaient nos voisins de chambre. Après cet épisode nous avons décidé de garder contact, et nous nous sommes revu la première fois quand nous nous sommes rendu mon épouse et moi-même à Rouen dans de la famille. Sur le retour nous nous sommes arrêtés à Issou où nous avons été fort bien reçus et notre amitié dura de longues années, jusqu’au décès de Paul. Pour la première fois, j’ai vu Marie triste. Je ne pensais pas voir ça un jour, car ce couple, qui parfois pouvais passer comme étrange, car à plusieurs reprises, je me suis demandé si ce n’était pas un mariage de raison plutôt qu’un mariage d’amour, de la voir quasiment en dépression ça m’a touché. Nous nous sommes revus quelques fois sur Versailles, où Marie avait des amis. Puis, bien des années plus tard, j’appris son décès également et enfin la vente aux enchères dans les années 70, où j’ai acheté quelques souvenirs. »

 

Je lui demandai : « Si ce n’est pas indiscret, qu’avez-vous donc acheté à cette vente, et avez-vous d’autres photos comme celle-ci ? ».

 

Il me répondit : « Tu sais, à cette époque, la photo n’était pas comme aujourd’hui, nous ne faisions que très peu de photos, seulement dans des occasions particulières comme les mariages, baptêmes. Celle-là il me semble que c’est la seule. ».

 

Je rétorquai : « Je comprends bien oui. ».

 

Il continua : « Lors de la vente j’ai acheté quelques bibelots, des lampes, des cadres, des tableaux, car je venais d’acheter cette boutique et je comptais bien sur la vente aux enchères pour avoir un petit stock ici, mais j’ai gardé ceci que je ne peux pas vendre à n’importe qui. ».

 

Il plonge une nouvelle fois la main dans sa sacoche et en ressort une liasse bleu pâle, et je vois écrit dessus « travaux au château 1904-1905 ». Je reconnais immédiatement ces papiers, car je venais d’en avoir dans les mains toute la journée, les mêmes mémoires des archives.

 

Il me tend ces papiers que je feuillète de suite, et là, bingo, en effet c’était bien ce que je pensais, des cahiers de compte rendu des travaux du château de 1904, 1905, 1907, ainsi que des papiers de transports de gravats, pavés et matières, du château vers la ferme ou la décharge d’Issou, ainsi que de la gare de Gargenville vers le château, tous signé de la main même de Mr Leroy, le jardinier et visiblement 1er régisseur des Chaperon. En feuilletant, une ou deux pages tombèrent sur le sol, je les ramasse et en les retournant, je vois, « acte de vente du Duc de Bouillon », puis l’autre « acte de vente de Nicolas de Harlay ». J’étais sous le choc.

 

Il m’explique qu’il avait ces papiers depuis 1971. La châtelaine voulait vendre tous ses papiers et savoir si ça valait quelque chose ou non. Elle voulait l’avis de l’antiquaire. Voyant qu’en définitive il n’y avait là aucune valeur, si ce n’est sentimental ou valeur d’archive municipale, elle se décida donc d’en faire don aux archives de Versailles. Durant toutes ces années, il avait gardé ceux-là, mais pourquoi donc ?

 

Le fait est qu’il n’a pas gardé ces papiers, il les a simplement oubliés dans cette sacoche depuis tout ce temps. Il me dit qu’il allait bientôt vendre et que, hélas, ses fils s’intéressaient plus aux finances qu’à l’antiquité. Ne voyant pas d’autre moyen pour faire vivre son commerce, il a vendu à une entreprise d’immobilier qui allait construire un bâtiment à la place de sa boutique.

 

En me racontant ça, il avait les larmes aux yeux, ce qui ne devait pas me faire perdre de vu mon objectif : récupérer photos, papiers, cartes postales, enfin le plus de choses possibles sur le château. Je regarde machinalement ma montre et constate l’heure avancée, et me dit que je n’avais plus beaucoup de temps si je voulais rentrer chez moi. Que le temps passe vite quand nous parlons d’une passion !

 

Mon geste ne passa pas inaperçu, je demandai alors s’il voulait bien me céder ses papiers et sa photo. Il me regarda d’un air outré. Je me dis que je venais de commettre une erreur sans doute. J’entendis un petit rire et je vis le fameux Paul reprendre ses papiers et aller vers le comptoir. Il me dit avec un aplomb certain : « Je suis vieux jeune homme, mais pas stupide. En ce qui concerne la photo, je la garde, un souvenir de ma pauvre épouse, maintenant voyant votre intérêt sur les papiers, il faut savoir que tout est une question de prix. ».

 

Je restais cloué sur place, j’oubliais que j’avais affaire à un commerçant. Le prix fixé est cher payer à mon goût. Il prit la carte postale et me la donna : « Petit cadeau. », me dit-il souriant. Une fois sorti de la boutique, je courus vers la gare et pris le train, feuilletant les petits cahiers. Ce n’est qu’une fois arrivé chez moi que je pris pleinement conscience de ce que j’avais entre les mains, une partie de la comptabilité, si chère à Mme Chaperon, car s’il faut le rappeler, Madame Chaperon était d’une avarice bien plus développée qu’à la norme. Un sou, c’est un sou. Combien de fois ne fallait-il pas consommer les fruits mêmes à la limite du pourrissement, les œufs même périmés. Quand elle recevait, les petits gâteaux étaient loin d’être secs, mais bien éventés et tous mous.

 

A de nombreuses reprises, elle tombait malade suite à la consommation de produits pas frais, et combien de fois il fallait passer derrière elle pour nettoyer ses salissures dues à sa mauvaise nutrition. Le personnel toujours vivant s’en souvient encore.

 

Ajoutons à ça, le manque d’hygiène personnelle. Lorsque le jour de la lessive sonnait, c’est à l’aide d’un grand bâton qu’on attrapait le linge pour le faire bouillir. Nous sommes très loin du mythe de la jeune et jolie jeune fille des photos. C’est d’ailleurs sur son comportement que nous allons ouvrir une parenthèse pour essayer de décrire au mieux sa personnalité.

 

Marie Catherine Josèphe Thonier de Larochelle épouse Chaperon (1883-1976).

 

Comme nous l’avons vu, Marie est née à Moulins dans l’Allier (département 03), d’un père avocat et d’une mère, Demoiselle Adélaïde Bauchard. Elle vécut dans une famille très renommée et nombreuse du Bourbonnais, les Thonier. Suite à une éducation catholique, Marie restera fortement attachée à la religion jusqu'à la fin. Elle alla dans une école catholique et par la suite en pension, à Saint Maure près de Montluçon. C’est d’ailleurs dans cette pension qu’elle connut Madame Dumas-Primbault, qu’elle retrouva 20 ans après avoir quitté Saint maure, en étant diplômée, dite, apte à l’enseignement primaire. Elle passa également son permis de conduire qu’elle obtiendra du premier coup, chose très rare pour l’époque qu’une femme passe son permis de conduire. Il est fort probable que Madame Chaperon voulait devenir enseignante, mais la vie en aura voulu autrement.

 

Quand elle rencontra Monsieur Paul Josèphe Chaperon, et qu’elle l’épousa deux ans après, nous sommes alors en 1902. Dans la foulée, s’étant mariés à Paris, ils apprennent qu’une propriété est en vente non loin de là, à quelque 60 kilomètres. Ils visitèrent les lieux accompagnés de la propriétaire, une veuve d’un vicomte, Madame Alice Dieudonné Malétra veuve de Monsieur Gaston De Jean.

 

Elle fit le voyage de Saint-Denis pour l’occasion, car sur les conseils de l’oncle de Monsieur Chaperon il était bien qu’elle soit présente, car Madame Chaperon avait déjà succombé aux photographies que la châtelaine actuelle avait fait parvenir par courrier à la rue Chateaubriand, appartement des Chaperon. C’était un vrai catalogue de photos de quelques pages, où l’on voyait les pièces principales du rez-de-chaussée. Ce même catalogue m’a servi pour vous présenter, dans la première partie de ce blog, la salle de billard, entre autres.

 

Après avoir fait affaire avec Alice, souscrit à un microcrédit avec elle, le château était enfin à ceux qui allaient être ses derniers propriétaires. Les travaux prirent quelques années pour être faits et là très vite la Première Guerre mondiale éclate, nous sommes en 1914 Madame à 31 ans. Elle perd son frère au front, ainsi que l’enfant qu’elle portait. Les rapports avec Monsieur Chaperon sont très tendus, tout de suite Madame prend le pas sur le caractère plutôt coulant de Monsieur. Cette femme d’une grande taille, très fine, à la chevelure abondante et noir ébène, ne se laisse décidément pas faire, ni avec les hommes de loi, elle est en constante guerre et procès dans le Bourbonnais avec ses deux autres châteaux, ni avec les hommes de finances, car, ils cotent à la bourse et ça leur rapporte beaucoup.

 

Au point tel qu’ils deviennent propriétaires de plusieurs domaines, terrains, et fermage, ainsi que d’appartements comme à Saint Germain en Laye, le grand Cros, Couleuvre, rue des Saussaies, Porcheville, Maule, Versailles…

 

Madame Chaperon était très méfiante face au patrimoine et à l’argent, par rapport aux étrangers. Pour elle, le secret devait être absolu, rien ne devait laisser paraître qu’elle avait des biens et une assez confortable fortune. Sa façon de faire était assez ingénieuse. Dès qu’elle franchissait les grilles d’Issou, elle s’estimait à la campagne, finis les ensembles Chanel, les grandes marques et les fourrures, finis les bijoux, place à la grande dame chapeautée tout de noir vêtue. Il ne fallait pas qu’on sache.

 

Elle vouvoyait Monsieur Chaperon, lui, le pauvre, n’avait pas le droit de dire grand-chose. Il était vêtu de bien triste façon, il portait des guêtres et ses vêtements troués étaient raccommodés au fil de fer. Il passait souvent sur le pont avec une brouette.

 

Il était d’une gentillesse rare des hommes sans enfants. Les Issoussois qui ont croisé sa route un jour m’en ont toujours parlé avec bienveillance. Il n’en est pas de même pour Marie. Je crois que la séparation d’avec les Issoussois a été faite après une bien triste histoire. Marie accordait qu’on vienne dans le parc l’hiver ramasser le bois mort tombé à terre, elle était dure d’apparence, mais elle avait en fait bon cœur. Le souci c’est qu’elle s’est rendu compte que certains abusaient de sa gentillesse pour couper du bois des arbres du parc et non pas ce qui avait été demandé, seulement le bois mort. C’est alors que la châtelaine ferma le parc aux Issoussois. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les Issoussois accusèrent plus ou moins Madame de collaborations, ce qui mit un point final entre Issou et Marie Chaperon, en durcissant encore ses traits.

 

La mort de Monsieur n’arrangeait rien à tout ceci. Madame Chaperon se mit à fumer et se laissa totalement aller côté vestimentaire. Parfois, en la croisant dans la rue, un inconnu aurait pu lui faire l’aumône tellement elle faisait peine à voir : des bas de couleurs différentes à chaque jambe, des habits sales, des lainages, une petite vieille voûtée avec la voix grave d’un homme. A plusieurs reprises, des ambulanciers l’on trouver recroquevillée sur elle, dans le boudoir, près d’une cheminée éteinte, transie de froid. Comme nous le savons, elle était pingre, même pour le chauffage.

 

Il est arrivé qu’un Issoussois veuille lui rendre service, car elle se plaignait que le bassin devant le château était toujours à un niveau qui ne lui convenait pas, toujours trop bas, en effet des fuites dans l’étanchéité ne permettaient pas une hauteur convenable. Alors, avec gentillesse, Monsieur Legrand se proposa de lui présenter des artisans pour remédier à ce souci. Madame Chaperon, aux anges, accepta bien volontiers, mais au moment de passer à la caisse, plus personne.

 

Elle détestait payer, même les besoins les plus primaires.

 

Un ami m’expliqua qu’un membre de sa famille fit des travaux de restauration au château, sur la demande de la châtelaine. Au moment de payer, elle proposa en échange du salaire, du mobilier, ce que le monsieur en question accepta. Il repartit avec des meubles, qui à mon avis valaient bien plus que le montant des travaux.

 

Autre partie du tempérament de la châtelaine, les décisions avec le personnel. Employée par Madame Chaperon, Madame Melchior était un peu plus que ça aux yeux de la châtelaine. C’est la seule des employés de Marie à avoir pu aller à Paris dans l’appartement rue des Saussaies, connaître des petits secrets de Marie. Elles discutaient beaucoup toute les deux, elle était comme sa confidente, ce qui n’empêcha pas la châtelaine de lui faire un coup qui lui coûtera son amitié. Un matin d’octobre, alors qu’il faisait assez froid, Madame Chaperon demanda à Régine Melchior d’aller chercher des chrysanthèmes. Régine s’approcha de l’orangerie pour cueillir les grosses fleurs qui étaient là, la châtelaine avait décidé que ce n’étaient pas ceux-là qu’il fallait, mais ceux du potager.

 

Régine tenta de lui expliquer qu’avec un temps pareil ce n’était pas raisonnable, mais la châtelaine ne voulut rien entendre et força la pauvre Régine, qui alors n’était plus toute jeune, à se rendre au bas parc, ce qu’elle fit, car elle aimait beaucoup Marie. Le problème c’est qu’il avait gelé ce jour-là et qu’arrivé, près du pont elle glissa, et tomba sur le sol froid. A cette période le parc n’était pas public et personne ne passait par là. Elle attendit de longues heures sur le sol froid, elle ne pouvait pas se relever. C’est alors qu’elle vit Monsieur Contremoulin arriver vers elle, mais il ne put la relever à cause de la douloureuse jambe qu’elle avait.

 

Il est remonté rapidement au château et est redescendu avec une brouette pour aider Régine à rentrer chez elle. Résultat, une jambe cassée et une démission, car, pour sa fille Paulette, c’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. A très juste titre, car, même la nuit, il pouvait être deux heures du matin, si Marie avait soif, Régine devait se lever et lui porter un verre d’eau. Il faut savoir qu’elle logeait à la métairie.

 

C’est à ce moment-là que Madame comprit qu’elle était seule, et elle s’enferma petit à petit dans l’isolement et vers une mort dans l’indifférence quasi totale des Issoussois et de son propre entourage.

 

Même, s’il faut le dire, son entourage était devenu fort restreint, Madame Chaperon est morte à 93 ans. Vous imaginez bien qu’à un âge pareil, les amis d’enfance se soient, hélas, quasiment tous éteints avant elle.

 

Madame Chaperon en vieillissant avait une forte tendance à la mythomanie et encore plus à la dissimulation. Elle aimait s’inventer une vie qu’elle n’a pas vraiment vécue comme le fait d’avoir un père artisan en brocards, que le château lui a été offert en cadeau de noce, que le mobilier du château n’était que des copies, j’en passe, car la liste serait trop longue. C’est Monsieur Legrand, qui nous rapporte ces faits, qui lui-même les tient de la châtelaine et au final se retrouvent écrits dans le livre « Issou, la mémoire d’un village ». Quel dommage de ne pas vérifier les sources avant de les publier, je ne dis pas ici que je ne fais pas d’erreur, mais j’essaye de faire très attention. Avec le respect que j’ai pour Monsieur Sagnol et Monsieur Legrand, je ne me permettrais pas, car ils ont fait d’excellentes analyses sur d’autres sujets, mais à cause de la mauvaise foi de la châtelaine, les sujets récents (1900-1976) ne sont pas tous tout à fait justes, voire carrément faux.

 

Voilà les grandes lignes sur le caractère de Marie, femme grande, mince, longue chevelure d’ébène, à l’avarice finalement salvatrice pour le train de vie mené, mais qui ne lui aura pas profité pour passer une vieillesse à l’abri du froid, de la faim et de la solitude. Comme quoi l’argent ne fait pas le bonheur, mais il est vrai qu’il y contribue, quand il est utilisé à bon escient, et pas comme pour le cas de Marie, placé à dormir sur un compte qui finalement n’a servi qu’à des ayants droit qui n’attendaient que ça, ou des amis qui n’en avaient pas un besoin urgent. Ces gens-là, aujourd’hui, sont, pour une majorité, décédés eux-mêmes.

 

Laissant des souvenirs de Marie à leurs enfants ou petits-enfants qui ne l’ont même pas connue, et ne savent pas la vie riche en rebondissements qu’elle a pu avoir. Ont-ils ne serait-ce qu’une photo, savent-il ne serait-ce que son prénom ? Ils ont eu de l’argent, un tableau, un meuble ou un bibelot venant d’héritage paternel ou maternel, mais savent-ils son histoire ? Quelqu’un aujourd’hui chez lui ou chez elle, a un tableau de maître sans même le savoir, un médaillon de bois doré représentant une vierge à l’enfant, savent-ils que c’est un tableau de Vigée Lebrun, portraitiste de Marie Antoinette ? L’histoire de cette toile sera écrite dans la suite de l’histoire du château (1976-2010), ça va sans doute faire grincer des dents. Quelque part, il y a une poupée de porcelaine et de tissu, ayant elle aussi appartenu à Marie Antoinette en personne et tant d’autres objets dont la liste serait trop longue si j’en faisais le détail ici.

 

Un patrimoine décimé, une architecture en ruine, une culture éteinte, une famille disparue, une histoire qui s’efface à mesure que nos anciens disparaissent, la mémoire collective devient floue lorsque nos anciens s’en vont, c’est comme une bibliothèque qui brûle.

 

Alors pour ne pas oublier, pour forcer nos mémoires à retenir ces souvenirs, comme un arbre dont les racines puisent les nutriments nécessaires à sa croissance, n’oublions pas d’où nous venons, nos origines, car les anciens d’hier ce sera nous demain. A nous de savoir transmettre les richesses qui ont fait de nous ce que nous sommes devenus et les offrir à nos générations futures pour créer leurs bases culturelles. J’espère en tous les cas que moi j’aurai réussi ce pari un peu fou, de vous faire revenir pour certains, connaître pour d’autre, l’histoire de mon village, vue par mes yeux, racontés par leurs voix retransmises ici à l’aide de ma mémoire pour « mes mémoires ».

 

Ainsi, j’aurai participé avec mes moyens pour ne pas oublier les noms, les visages et l’histoire de quelques vies au destin parfois hors du commun, croisé sur un lieu commun, le château d’Issou, qui a marqué et marquera ma vie jusqu'à la fin.

 

Nous pouvons maintenant (dans quelques jours) passer aux scans des documents originaux m’ayant permis d’étayer ce qui a été repris ici.

 

Mais avant de revenir sur les scans et après sur l’histoire du château de 1976 à 2010, il me faut vous raconter la tragique destinée des objets sauvés du château.

 

A suivre…

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Published by amartinez - dans mes memoires
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